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COMMENTAIRE
COMPOSE
La Tristesse de Cornélius Berg (Nouvelles orientales)
Marguerite Yourcenar
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le texte
INTRODUCTION
:
a. Présentation brève - b. Situation du passage -
c. Problématique - d. Annonce du plan
a.
"La Tristesse de Cornélius Berg" conclut les Nouvelles
Orientales sur une note pessimiste. Marguerite Yourcenar y représente
la vieillesse désabusée d'un peintre hollandais retiré
à Haarlem.
b. Dans l'extrait qui nous occupe, Cornélius est consulté
sur la beauté d'une tulipe dont la contemplation lui rappelle
d'autres beautés et bien des laideurs rencontrées
au hasard d'une vie errante. La conclusion de cette méditation
est pour le moins amère : "Quel malheur [...] que Dieu
ne se soit pas borné à la peinture des paysages".
c. On remarque d'emblée que la portée métaphysique
de la conclusion n'est en rien soutenue par un discours argumentatif
; elle est plutôt le fruit d'une expérience esthétique,
le commentaire d'un peintre sur le monde. On s'efforcera donc de
voir comment le style de l'ecrivain parvient à imiter un
mode de pensée purement pictural.
d. Pour ce faire, nous étudierons (I) la variété
de sensations évoquées par la mémoire du peintre
et (II) nous tâcherons de montrer comment cette mémoire
se fonde sur un jeu complexe de chocs et d'associations. Enfin (III),
il faudra examiner comment le rapport entre l'esthétique
et la morale vient discrètement expliquer la tristesse de
Cornélius Berg.
I
- UNE PROFUSION DIMAGES
D'emblée, le texte de Marguerite Yourcenar se signale par
une profusion dimages.
I
.1 Dans un premier temps, c'est le chaos d'une liste apparemment
désordonnée, juxtaposant les lieux ("l'Orient",
"le Sud", "le seuil des tavernes", "l'école
de médecine de Fribourg"), les expressions et les physionomies
avares, sottes, féroces ou sèches, le tout aperçu
au hasard de voyages (l.4 à l.10). Ensuite, c'est l'évocation
plus structurée et plus détaillée d'un palais
à Constantinople. Ici, la description se substitue à
la simple liste, la parataxe fait place à l'hypotaxe (l.14
à 19). Deux longues phrases soigneusement articulées
disposent les éléments d'un décor caractérisé
par des moyens variés : propositions subordonnées
relatives ( ¼"où il avait peint¼"
l.11 ¼"qui comptait sur le peintre pour¼"
l.14), compléments prépositionnels à valeur
adverbiale (¼"bruissaient [¼] de couleurs éclatantes
et tendres" l.16), adjectifs épithètes et appositions
("un autre jardin de tulipes, orgueil et joie d'un pacha¼"
l.13). Des verbes variés animent les sujets d'une vie pleine
et riche : "palpitaient et bruissaient" (l.15) "chantait"
(l.16), "perçaient" (l.17). En variant les procédés
d'écriture, Marguerite Yourcenar parvient donc à introduire
une profusion d'objets sensibles qui s'exprime sans lourdeurs ni
répétitions.
I.
2 Cette abondance convoque les sens. On y découvre des
collisions poétiques où se confondent les sensations
tactiles, visuelles et auditives, telles ces "couleurs éclatantes
ou tendres"(sensation visuelle) dont on nous dit qu'elles crèent
une palpitation (tactile) et des bruissements (auditive) (l.15 et16).
Encore ces rapprochements sont-ils avancés avec précaution
: "eût-on dit" ; l'emploi du subjonctif souligne
le caractère peut-être illusoire de cette hallucination
sensorielle. Cela ne va pas sans évoquer la théorie
baudelairienne des "correspondances" en laquelle "les
parfums, les couleurs et les sons se répondent". On
est ici au terme d'une progression commencée par les hypallages
(f.) de "l'Orient sordide" et du "Sud débraillé"
qui associent entités géographiques ou culturelles
et caractères humains. Avant même la confusion des
sens créée par le spectacle du jardin de tulipes,
on trouve l'expression de "harem floral" pour caractériser
ce dernier (l.14) ; la métaphore du jardin-harem ou des femmes-fleurs
suggère une débauche de formes et de qualités
présente tout au long du texte : le vif et le mort s'y côtoient
et s'y confondent, ainsi que le moral et l'objectif ("les honteuses
maladies" l.7) ou encore l'humain et l'inanimé. Ainsi,
les "expressions d'avarice, de sottise ou de férocité
notées sous tant de beaux ciels" (l.6) trouvent un écho
discret dans l'alignement des "pointes des cyprès [perçant]
le ciel pâlement bleu" (l.17).
I.3
Le regard de Cornélius guide progressivement le lecteur dans
ce chaos. Les verbes employés y indiquent une progression
intéressante. Du simple fait de "regarder" (l.1),
on passe à un reflet (l.2) où s'absorbe la "contemplation"
(l.3). Plus loin, Cornélius "revoit" (l.4) puis
"admire" (l.12) avant de finalement ôter ses lunettes
(l.19). Le "terne miroir plombé" du canal est ainsi
le lieu d'un passage de la vision objective à la vision subjective.
Miroir aux propriétés étranges, il reflète
aussi bien la mélancolique Harleem que les souvenirs de Cornélius
dont la conscience fait le voyage, littéralement "de
l'autre côté du miroir". L'auteur joue de la polysémie
des verbes qui servent de même pour décrire le regard
sur les choses et le regard sur les idées : on revoit un
lieu aussi bien qu'on revoit une idée, on admire un paysage
aussi bien qu'une pensée. Ce que le texte abolit d'emblée
dans son apparente confusion, c'est une réticence du lecteur
à accueillir certaines associations poétiques. Au
fil du texte, deux frontières disparaîtront ainsi :
frontière entre le jugement esthétique et le jugement
moral d'une part ; frontière entre la perception par les
sens et la perception par la mémoire d'autre part.
Dès lors, la contemplation se fait méditation, et
la mémoire de Cornélius Berg peut se substituer à
l'examen immédiat de la tulipe.
II
- LE TRAVAIL DE LA MEMOIRE
Procédant par associations d'images, la mémoire
organise ainsi une fuite dans le temps et dans l'espace.
2.1
Moins préoccupé de l'examen proposé par le
Syndic que par ses propres souvenirs, Cornélius est insensiblement
porté à se rappeler une situation identique survenue
"à Constantinople" dans un passé indéfini.
Il faut sans doute déceler dans ce glissement le réflexe
d'une conscience usée, l'habitude d'un homme âgé,
"vieux vagabond fatigué" (l.3) qui n'est plus guère
porté à saisir l'instant présent. Le face à
face du peintre et de son ami présente donc un contraste
discret. L'amateur de tulipes, que l'on devine opulent et influent,
est toujours animé par un désir de perfection dont
témoignent ses recherches horticoles. A l'opposé,
Cornélius est présenté comme un personnage
désabusé. Ces actes trahissent une attitude passive
et distraite : ici, il laisse son regard errer sur le canal, "terne
miroir plombé", alors que le Syndic attire son attention
sur la fleur ; là, ses facultés de concentration sont
débordées par le jeu autonome de sa mémoire,
ce que traduit habilement la fonction objet du pronom : "un
autre souvenir lui vint"(l.10). Le peintre n'a pas de lui-même
provoqué cette comparaison, elle s'est imposée à
lui. Cornélius parle encore "avec amertume, à
voix basse" (l.22), interrompt l'examen de la tulipe par un
geste qu'on imagine plein de lassitude, "ôtant ses lunettes"
(l.19-20) comme s'il renonçait finalement à regarder
le monde extérieur pour contempler exclusivement le paysage
intérieur que lui proposent ses souvenirs.
2.2
Cette prépondérance du souvenir sur l'instant présent
détermine plusieurs mises en abymes du récit. Constantinople,
un pacha et un jardin de tulipes se superposent à Harleem,
au Syndic et à la tulipe rare que ce dernier expose fièrement.
Entre ces deux scènes à la fois identiques et opposées,
le Sud se substituant au Nord, l'Orient à l'Occident et la
couleur du jardin à la grisaille du canal, on admet encore
un moyen terme, plus fugitif mais tout aussi frappant. La beauté
d'un modèle, exposée comme celle de la fleur, mais
sur une table de dissection à Fribourg, sert de transition.
De discrètes articulations viennent structurer cette complète
révolution dans le temps. La conjonction de coordination
"mais"(l.3) ouvre à la contemplation de "toute
une vie". "Puis" (l.10), Alors" (l.19), "Et",
ce dernier à fonction emphatique, signalent différentes
étapes qui nous ramènent abruptement au présent
du récit après deux analepses. Autre figure de parallélisme,
le "mais" de la ligne 17 assume la même fonction
que celui de la ligne 3 : il indique un paysage au-delà de
la vision immédiate, signifiant la propension du peintre
à voir plus loin que les autres, au-delà des apparences
: si le canal ne reflète "que des plates-bandes, des
murs de brique et la lessive des ménagères" (l.
2), Cornélius y voit lui une image de "ses longs voyages"
(l.5) ; si le pacha n'aperçoit dans son jardin que "merveilles"
(l.19), Cornélius ne peut s'empêcher de remarquer l'esclave
qui lui sert de guide.
2.3
L'organisation du texte n'est donc ni logique ni chronologique,
mais visuelle. Comme dans un tableau, le sens ne se construit ni
sur un discours ni sur une démonstration, mais par rapprochements,
contrastes et proximités de formes et de couleurs. Le procédé
de mise en abyme, ou récit dans le récit, est emprunté
à une technique picturale précisément en vogue
chez les peintres hollandais. Ceux-ci disposaient dans l'arrière-fond
un miroir qui reflétait leur modèle sous un angle
différent, le même tableau offrant ainsi deux visions
du sujet à la fois identiques et opposées. L'écrivain
adapte la technique picturale pour mieux identifier la sensibilité
artiste de Cornélius. De même, il suggère la
puissance d'un regard auquel rien n'échappe, capable de saisir
"alternativement" deux scènes, deux époques
et deux aspects d'une seule réalité. Le regard de
Cornélius révèle une déformation professionnelle.
Ayant délaissé la peinture, tout se passe comme si
le vieil artiste avait désormais pris l'habitude de considérer
le monde comme un seul et immense tableau : "Dieu est le peintre
de l'univers".
De cette contemplation totale où entrent en collision tous
les lieux et toutes les époques, il peut dès lors
tirer une philosophie douce-amère.
III
- PHILOSOPHIE DE PEINTRE
La tristesse de Cornélius Berg est sensible bien avant l'énoncé
de sa conclusion personnelle sur le spectacle du monde. Il est devenu
par la force de l'expérience une espèce de moraliste
fatigué des hommes.
3.1
Ses souvenirs semblent une collection de défauts humains,
avarice, sottise, férocité (l.6), qui hantent de mauvais
lieux, ennuyeux ou sordides. Tout se passe comme si Cornélius
refusait d'accorder le bénéfice du doute aux hommes
qu'il n'a pas rencontrés. D'un bout à l'autre de la
Terre, le vieux peintre a vu et peint les mêmes expressions
et les mêmes physionomies, les mêmes haines et les mêmes
maladies. Les variations du type humain semblent limitées
à cette palette de tares universelles. L'orgueil du pacha
rappelle celui du Syndic, l'Orient et le Sud se valent et se confondent,
considérés d'une manière aussi générale.
Dans la première partie du texte, l'article défini
déterminant chaque terme de l'énumération confère
une valeur d'universalité aux objets. Cornélius ne
se rappelle pas un taudis en particulier, ni une épidémie
déterminée, non plus qu'une altercation précise
ou encore un usurier exceptionnellement cupide ; il revoit comme
un tout "les gîtes misérables, les honteuses maladies,
les rixes à coups de couteau sur le seuil des tavernes, le
visage sec des prêteurs sur gages" (l.6,7,8). Son regard
est généralisateur, la multiplicité des expériences
pouvant ce résumer à cette typologie navrante de l'activité
humaine. En contrepoint, quoique faiblement, se manifeste la beauté.
Cette opposition est distinguée comme fondamentale dès
l'ouverture du texte ; le regard "alternativement" porté
sur "la fleur et le canal" annonce et résume de
façon emblématique la distinction finale entre un
Dieu-peintre de l'humanité et un Dieu-peintre des paysages.
3.2
La vision de Cornélius ne se réduit pourtant pas à
cette opposition par trop simpliste. Ce qu'il voit, c'est l'intolérable
et inévitable coexistence du beau et du laid, du Bien et
du Mal. Ce qui choque, c'est l'impossibilité de les séparer,
ou encore de rencontrer l'un sans l'autre. L'emblème de la
fleur et du canal se trouve redoublé par les évocations
de Frédérique Gerritsdochter (l.9) et du jardin du
pacha (l.18). Le nom complet du modèle surprend parmi les
imprécisions qui le précèdent ; de même,
le soin apporté à la description du "harem floral".
La beauté est donc signalée par un caractère
d'unicité. Dans les deux cas cependant, l'émerveillement
est soudain tempéré par l'horreur : le "beau
corps gras" du modèle s'avère être un cadavre
et les fleurs-femmes du pacha s'épanouissent sous l'il
mort d'un esclave. Plus qu'un constat, c'est une mauvaise surprise
savamment orchestrée par l'écriture. Ces tableaux
macabres ne sont lisibles entièrement qu'au tout dernier
mot des deux passages. On pense que la vision positive et opulente
du modèle s'oppose classiquement à la sécheresse
du prêteur sur gage lorsque on découvre soudain que
cette opposition attendue n'était là que pour nous
cacher jusqu'au dernier moment la table d'anatomie et le cours de
dissection. De façon plus élaborée encore,
la longue description qui se développe de la ligne 10 à
la ligne 18 peut être vue comme un méticuleux dispositif
d'attente. les trois dernières phrases de ce passage s'inscrivent
dans une progression rythmique, leur amplitude augmentant régulièrement
: un oiseau¼ des cyprès¼ l'esclave¼
L'apparition du prédicat ("était borgne")
est retardée par une relative elle-même ralentie par
une circonstancielle ("par ordre de son maître")
qui la disloque, selon un procédé d'asyndète.
Finalement, la phrase s'augmente par coordination d'une nouvelle
proposition, entassant une circonstancielle, un adverbe, une épithète.
Le motif macabre des mouches se révèle enfin, réhaussé
d'une inversion sujet-verbe qui réserve pour la toute fin
une sensation de grouillement : "¼ et sur l'il
récemment perdu des mouches s'amassaient". Le geste
de Cornélius, "ôtant ses lunettes" apparaît
dès lors comme un mouvement de répulsion instinctif,
mimétique du dégoût éprouvé par
le lecteur.
3.3
Ces mauvaises surprises sont l'indice d'une condition humaine irrémédiablement
vouée à la mort. Les symboles opposent une vie belle
et éphémère à la certitude du dépérissement.
La tulipe du Syndic et du pacha renvoie à la Rose du roman
médiéval ou à celle, plus délicate encore,
des sonnets de Ronsard. Face à ces "brêves perfections"(l.14)
toujours-déjà menacées, c'est l'illusion qu'on
pourra les "immortaliser" (l.14) par l'art ou les protéger
"à l'intérieur d'une cour de marbre"(l.15):
réflexe d'homme cultivé ou réflexe de propriétaire
qui tous deux s'annulent dans une même vanité. Avant
l'intervention de l'esclave, la présence discrète
des cyprès, arbres des morts, atténue déjà
la clarté du ciel "pâlement bleu". En distribuant
ces signes de mauvais augure Marguerite Yourcenar s'inspire encore
d'une longue tradition picturale : tradition médiévale
des danses macabres et tradition des Vanités qui perdure,
elle, jusqu'au XVIIème siècle. Dans cette dernière,
le peintre ne manquait jamais de mêler aux symboles de la
réussite et de la prospérité - mappemonde,
livres, joyaux, fruits, luth - les symboles plus embarrassants d'une
mort omniprésente : miroir brisé, corde cassée,
crâne humain. On pense aussi au tableau d'Hans Holbein le
Jeune, "La jeune fille et la Mort", où les chairs
éblouissantes du modèle dérobent au premier
regard l'étreinte d'un squelette. Les effets de surprise
disposés par Marguerite Yourcenar trouvent enfin un équivalent
exact dans l'anamorphose des "Ambassadeurs"devant lesquels
s'étale, brouillé par un effet de perspective, un
crâne géant. Ici, comme en peinture, la pensée
métaphysique est stimulée par la simple juxtaposition
d'images.
On comprend dès lors l'amertume de Cornélius à
qui incombe la tâche impossible "d'immortaliser"
une illusion. Il ne peut que constater un désastre universel
et assister impuissant aux mille variantes d'un même "malheur"(l.23)
au sens étymologique : un mauvais concours de circonstances,
une disposition malencontreuse et fatale quil ne peut s'empêcher
d'associer à la condition humaine.
CONCLUSION
La coexistence indissociable du Bien et du Mal est une difficulté
philosophique que Marguerite Yourcenar se garde bien de réduire.
Elle évite donc la formulation banale ou trop décisive
de ce grand problème en adoptant le point de vue du peintre.
Car le peintre n'explique pas, il donne à sentir et communique
une impression sans outrepasser ses lumières. Il laisse à
la vie sa beauté comme son inquiétante étrangeté.
Ce n'est pas la moindre réussite de l'auteur que d'avoir
su traduire en mots une vision authentiquement picturale. Elle renouvelle
ce faisant un débat éternel par quoi elle achève
aussi le recueil des Nouvelles Orientales. En écho, le premier
texte du recueil, "Comment Wang-Fô fut sauvé,"
représente à l'inverse une possibilité de salut
par l'art. Le personnage principal y est déjà un peintre.
Du triomphe de Wang-Fô à la tristesse de Cornélius,
ce sont donc les mêmes enjeux qui sont représentés
avec cependant des tonalités bien différentes. Encore
ces alternances traduisent-elles moins une philosophie indécise
qu'une conscience aigue des différences culturelles affectant
la pensée sur l'Homme.
P.S.
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