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L'ère du "tout communiqué": de la télévision à l'internet.

 

Il n'y a pas deux façons d'exister, je veux dire de passer à la télé. Je suis prié de faire quelque chose de bruyant, d'entrer par effraction, malgré moi, malgré la nullité de ma contribution ou l'impertinence de ce que j'aurais à dire : entrer dans un jeu télévisé, courtiser le portier d'une émission publique, espérer qu'on me tendra un micro, quel que soit le sujet, dans sa futilité même, dans sa spécialité ou encore son importance vitale. En somme on me laissera dire ce que je veux. Je contribuerai à ma façon au grand sondage continu du sens commun. Mais inutile de déprécier. Les jugements de valeur n'ont pas cours ici.

Il s'agit d'apparaître, de naître à l'existence enfin, tant il est prouvé qu'il n'est jamais trop tard pour faire son entrée dans la vraie vie. Ainsi devrait-on, pour que le principe même de notre monde médiatisé soit enfin assumé jusque dans ses dernières implications, que soit tenu un genre d'annuaire, mis à jour chaque semaine, ou tout intervenant diffusé à l'antenne serait répertorié, avec l'heure de sa " naissance ", la durée de son temps de parole, et , en somme, la qualité d'existence dont il a su faire preuve durant cette expérience. On a vu des agriculteurs du Limousin de quatre-vingts ans être sauvés de l'anonymat in extremis par une remarque de dix secondes publiée au journal de la soirée. Ceux-là auraient pu mourir sans être jamais passés à la télé ; ils seraient partis sans un mot, sans que l'essence même d'une existence de travail, de passion et de peur de la mort soit jamais traduite à la face du monde. Moi même je tremble et me console en entendant ces vieillards confier une reflexion immortelle sur la désertification des campagnes ou la baisse des subventions. De même, les exemples réconfortants de cette mère de famille qui déplore le chômage pour ses enfants, de ce " jeune " qui estime qu'on devrait plus aider les jeunes, mais les vieux aussi, de tous ces gens enfin, qui ont tous une spécialité d'existence bien à eux, en même temps qu'une qualité majeure, celle de tous dire la même chose, de parler le grand langage commun de la moyenne, celle d'incarner à eux seuls la vox populi, une immémoriale sagesse populaire et , rien que ça, une partie représentative du genre humain.


Je me dis que mon tour viendra. L'œil electronique se tournera vers moi, le micro s'ouvrira devant mes lèvres bredouillantes, moi aussi j'aurai mes deux dixièmes de seconde pour préparer une réponse intelligente à quelque question. Qui sait sur quel thème on me demandera d'exister : une famine, la découverte d'un nouveau virus, une nouvelle partition de l'Europe, l'election d'un président, le lancement d'une nouvelle télé, d'une nouvelle lessive, la mort de mon voisin, l'assassinat d'un être cher. Je dirai n'importe quoi, comme tout le monde, sachant de toute manière que si je m'avère trop inspiré ma réponse sera certainement coupée parce que le temps d'antenne, ça coûte cher il paraît (on se le demandait, à voir ce qu'ils en font). Alors, que faire ? J'aurai été sauvé tout de même. Je serai sorti de l'anonymat enfin, j'aurai cessé pour toujours de n'être qu'un télespectateur, tellement aliéné qu 'il se demandait depuis toujours comment l'on fait pour passer effectivement de l'autre côté du miroir, vers cette vraie vie, ce dernier droit de cité, cette seule et unique confirmation qu'est le passage à l'antenne. Enfin, une vie d'efforts sur moi-même sera justifiée, parce que je serai passé aux yeux de tous, avec une phrase qui aurait pu être prononcée par n'importe qui et sur n'importe quel sujet. Mais cette proccupation n'est-elle pas déjà hors de saison ?


On attend beaucoup de ce qui tend à s'appeler l'ère des télécommunications. Communications domestiques et dites " professionnelles " s'amalgamant dans un immense flux perpétuel d'informations - j'entends " information " au sens strict : citation d'existence d'un fait, d'une opinion, d'une idée, d'une circonstance : "Voici ce qui est ".

J'en attends personnellement encore plus. Je prévois et j'attends la disparition complète de la télé. Comme le révèlent de plus en plus les programmes télévisés, et comme le démontrent à l'évidence la multiplicité des serveurs internet - en attendant qu'un champ plus vaste et repéré par un autre sobriquet ne fasse son apparition, l'homme de cette fin de siècle désire essentiellement qu'on cesse de lui rebattre les oreilles avec les petits tracas quotidiens de son voisin. Il veut entendre parler de lui, faire parler de lui, voire, mais c'est un luxe qui ne se refuse plus, parler de lui-même. Alors dans l'égale nullité des messages : " je vais prendre une douche " - " passe-moi le sel " - " je suis passionné d'aeromodélisme " - " les grosses poitrines m'excitent " - " les fleurs de mon jardin sont en bouton " - " Je pense qu'il faudrait tuer tous les animaux" tout message s'annule, ce avec deux conséquences possibles. La première consiste en une salutaire baisse d'influence des idéologies. Quel Hitler pourrait encore se faire entendre au-milieu d'une telle cacophonie de sons et d'images ? Que devient une figure " charismatique " dans un monde où la notion même de " médias " serait invalidée ? De toutes manières, le fait même de cette situation d'hyperconsommation serait l'éradication pure et simple du simple désir d'agir, y compris pour le mal. Si la haine et la violence se consomment bien, la satiété prévient l'acte. La deuxième conséquence possible de cette évolution vers le " tout communiqué " découle de circonstances identiques mais d'une hypothèse d'évolution diamétralement opposée. Si toute vraie communication est tuée, s'il n'est plus possible de faire passer le moindre message, pour le bien comme pour le mal, alors le langage disparaît peu à peu dans sa fonction d'identification.

Parler, faire parler de soi, imposer sa parole sont au centre de la formation de l'identité, de la conscience de soi. Si ce moyen, somme toute inoffensif et souvent nécessaire - pensons à ce mode raffiné de la communication qu'est la diplomatie, pensons que la loi s'écrit, que l'équilibre d'une société est toujours passé par la rédaction et la correction d'une constitution, pensons enfin que les archives auraient pu répondre à la vocation de conserver non pas une collection de faits bruts, mais un modèle d'existence heureux ou malheureux, qui se pourrait reproduire, affiner, méditer ou rejeter par simple consultation du passé - si ce moyen donc, venait à disparaître, n'y aurait-il pas à craindre que le monde soit plongé pour longtemps dans une ère préhistorique d'un genre nouveau : non plus un monde d'avant l'écriture, mais dans un monde d'après l'écriture, plus redoutable que le premier, puisque la validité même de toute communication, tant orale ou gestuelle qu'écrite, y serait rendue insignifiante.

Face à cette disparition possible d'un mode élémentaire d'existence -mais le peu d'importance que nous accordons à la parole d'un inconnu dans la rue relativement à l'attention que nous portons à ce même inconnu losqu'il passe à la télé n'en est-il pas déjà un signe avant-coureur ? - face à cette inefficacité de la communication qui serait le propre du " tout communiqué ", il faudrait développer de nouveaux modes d'expression, en fait, revenir à des modes plus primitifs qui furent un temps dévalorisés et qui retrouveraient toute leur raison d'être : le privilège de la force, le recours à la coercition, la selection de l'attitude vis à vis d'autrui par la référence unique au besoin égoïste. En somme, c'est toute une utopie désespérément en devenir depuis les débuts de l'humanité qui s'effondrerait dans la faillite des messages.

Qui sait si nous ne faisions pas fausse route d'ailleurs? Tous ces mots, toutes ces façons de parler, cette diplomatie à la petite semaine, ces manières de présenter les choses, de les faire accepter par le plus grand nombre, cette quête éperdue d'un langage universel qui rendrait tenable sur terre la position de chacun... cette récriture constante de ce que nous sommes, de ce que nous ressentons et de ce que nous voulons en regard de ce que nous devrions être pour que règne enfin l'harmonie entre nous, ce rêve d'un politiquement correct si puissant qu'enfin l'on pourrait dire que le Verbe accouche vraiment du monde, peut-être n'en regretterions nous pas la disparition. Peut-être n'était-ce qu'une erreur tellement ancienne qu'on avait appris à en sauvegarder les principes sans se demander si de leur abandon ne pouvait pas dépendre l'avénement d'un mode inédit et plus tolérable de l'existence.

Allez... ça vous tente, vous, ce genre de régression ?


Pascal Saura - Juin 1998

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