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La
plume et le curseur
D'après
la brève parue dans Transfert.net numéro du
22 mars 2002
Crampes
et gémissements.
Selon un sondage réalisé en novembre 2001 par Cybersondages,
les internautes ont la crampe de l'écrivain au bout de trois
lignes. Le questionnaire s'intéressait à la mécanique
de l'écriture, or 54% des internautes interrogés déclarent
avoir de la peine à manuscrire leurs communications comme
conséquence d'un usage presque exclusif du clavier. Un pli
serait pris, qui affecte notoirement les gestes de l'écriture,
les rendant plus gauches, plus pénibles, moins naturels.
C'est un apprentissage de longue date qui se défait avec
une surprenante rapidité.
Autre
conséquence, 47% des sondés avouent perdre leur orthographe.
Il s'agit là d'un autre type d'effet secondaire ; le courrier
électronique a ceci d'informel qu'il semble dispenser de
tout effort de mise en page et de correction orthographique. Il
est vrai qu'on peut toujours tirer excuse des vitesses auxquelles
nous condamne la communication par e-mail. Telle réponse
écrite qu'on souffrait d'attendre pendant une semaine sera
considérée comme retardataire en ligne au-delà
de deux jours.
Rhétorique
du bit.
Cybersondage fournit d'autres statistiques intéressantes,
au nombre desquelles je regrette de ne pas trouver une étude
sur les comportements face à la composition du texte (1).
Il y a fort à parier que le traitement de texte modifie d'autres
mécanismes profonds : nos habitudes de rédaction,
la façon dont nous structurons l'écrit et, en somme,
notre mode de pensée. Il ya loin du déroulement linéaire
d'un manuscrit au télescopage multidimensionnel des idées
à la surface de l'écran. Si les manuscrits d'écrivains,
dont les ratures de Flaubert, les surcharges du brouillon balzacien
ou les paperolles proustiennes sont là pour prouver qu'on
a toujours composé par loi d'empilement, par corrections
successives, ajouts, retouches, va-et-vients incessants dans un
texte à la structure mobile, il n'en demeure pas moins que
ces pratiques de l'écriture autrefois rares deviennent aujourd'hui
la règle pour tout un chacun.
La disponibilité immédiate du texte est quant à
elle un facteur d'évolution tout à fait inédit.
Le texte est toujours-déjà propre à mesure
qu'il s'élabore sous nos yeux. Le texte est plus que jamais
spatial, mis en page et "définitif"au fil même
de sa composition. Plus éphèmère aussi, il
peut disparaître d'un clic. Vulgarisé, il s'imprime
et se diffuse aisément. Au manuscrit unique se substitue
l'édition d'un texte immédiatement reproductible à
[inclure la capacité maximale de votre imprimante] exemplaires.
Quelles
sont les conséquences prévisibles de cette évolution
? Nous ne souhaitons pas ici relancer un vain débat, fatigué
et fatigant, sur une éventuelle mise à mort de l'écriture
par la machine. Il s'agit plutôt de comprendre comment la
rhétorique évolue sous l'impulsion d'un nouvel outil
et à terme, comment les mécanismes de notre pensée
en sont affectés.
Je
finirais en proposant ce cas intéressant : certains de mes
élèves à qui j'ai demandé des devoirs
manuscrits (ils passent un examen qu'ils ne peuvent dactylographier,
sauf requête spéciale) m'ont avoué avoir beaucoup
de mal à s'y asteindre. Le commentaire est récurrent
:" C'est beaucoup plus long, je passe un temps fou à
recopier, les idées ne viennent pas, ça n'avance pas".
Le traitement de texte, comme tout médium, conditionne la
composition. Une étude précise du phénomène
serait des plus enrichissantes.
N'hésitez
pas à réagir
sur ce sujet. Nous apprécierions particulièrement
toute référence bibliographique abordant les questions
qui viennent d'être exposées.
Pour
lire l'article et les statistiques cités:
http://www.transfert.net
http://www.cybersondage.com
P.S.
(1)
Il n'y a rien de vraiment étonnant à cela : "Cybersondage" est l'équivalent
numérique de l'agence publicitaire où travaillent les héros de Perec
dans "Les Choses". Voir aussi "The Bureau of Information Retrieval"
dans Brazil de Terry Gillian pour une description plus radicale.
Une petite citation quand même, parce qu'on aurait bien été incapable
d'en écrire une aussi gentiment délirante : "Notre mission (dixit
le manageur de cyberpompage ou le communicant en chef du service
de l'interface-verbale-avec-les-vrais-gens-qui-achètent, allez savoir)
- transformer les données de vos clients en savoir comportemental
- vous permettre d'agir directement sur un segment client"
Agir sur des segments... Justement, on en rêvait. A défaut, détectez
donc vos têtes de gondole !
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