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L'informatique dans l'enseignement des langues vivantes : journal d'un projet d'intégration à la Washington International School.

 

Un serpent de mer.
L'installation d'un laboratoire de langues à la Washington International School est l'objet de discussions depuis la création de l'école en 1966. Ce fait est à considérer de plus près si l'on comprend que la réputation de l'école s'est établie sur l'excellence de ses programmes bilingues. Plusieurs facteurs expliquent la lenteur des infrastructures à reconnaître ce fait :


- Le coût du matériel a longtemps été dissuasif, notamment pendant les périodes où l'école luttait pour exister sur le plan financier.

- Le manque d'espace et la nécessité d'aménager de nouveaux locaux dédiés au matériel technique ajoutent encore à ce coût ; l'école a des réticences à entreprendre de gros investissements dans un domaine où sa réputation n'est même plus à faire.

- Le manque d'expertise technique parmi ceux-là mêmes qui ont toujours souhaité travailler avec un laboratoire de langues a rendu impossible la moindre prise de position quant au système à adopter.

-La crainte - justifiée - d'adopter un système bientôt rendu obsolète par l'évolution des technologies contribue encore à freiner les défenseurs les plus enthousiastes du projet.

- Plusieurs administrateurs se déclarent opposés au principe même du laboratoire, arguant que l'apprentissage des langues ne saurait s'accommoder d'un outil aussi froid et impersonnel.


La question est donc débattue pendant plusieurs années. Les objections semblent l'emporter mais les enseignants de langues continuent de demander l'installation d'un laboratoire à chaque vote budgétaire. Le désormais mythique "laboratoire de langues" devient objet de plaisanteries au même titre que la bête du Gévaudan, les ovnis ou le monstre du Loch Ness.
Personnellement convaincu du bénéfice qu'il y aurait à utiliser un tel outil, J'ai décidé d'embrasser le problème dès ma prise de fonction en tant que chef de département en 2000. Voici donc le journal - encore incomplet à ce jour - d'une chasse au serpent de mer.

 

Septembre 2000 à avril 2001 - Répondre aux objections préliminaires.
D'emblée, il m'a semblé crucial de répondre point par point aux objections les plus fréquemment soulevées ; cette démarche revenait aussi à identifier les besoins réels de l'école:

- Un laboratoire de langues ne devient un objet absurde et impersonnel que si l'enseignant ne se l'est pas personnellement approprié. Il ne se substitue pas à l'interaction classique entre élève et enseignant, il la complète. Bien maîtrisé, il devient un outil de renforcement entièrement soumis au projet pédagogique de la classe, tirant parti de toutes les ressources d'autonomie procurées par le multimédia.

- La rapide évolution des technologies est un facteur à ignorer lorsqu'il convient de prendre une décision. Dans ce domaine comme dans d'autres, l'hésitation condamne à la paralysie. La même objection avait été soulevée au moment où l'école se dotait d'un réseau informatique. Les normes de capacités ont considérablement évolué, le réseau a été adapté à plusieurs reprises et personne ne conteste plus son utilité, malgré le fait qu'il doive subir des mises-à-jour significatives environ une fois par an. Etre raisonnablement informé sur l'état des nouvelles technologies permet du reste d'éviter les erreurs les plus flagrantes (comme l'adoption d'un système analogique par exemple). En outre, on prendra soin d'évaluer les systèmes disponibles en fonction de leur versatilité.

- La réputation de l'école ne saurait se soutenir à long terme sur des méthodes devenues insuffisantes dans le contexte actuel. En effet, l'école n'a cessé de voir ses effectifs augmenter. Le programme bilingue qui accompagnait alors une population d'élèves effectivement en situation de bilinguisme s'ouvre désormais à une population autre. Victime de son succès, l'école attire des élèves dont les parents ne maîtrisent vraiment qu'une seule langue. Ces derniers espèrent néanmoins doter leur(s) enfant(s) d'une seconde langue forte dont l'apprentissage serait entièrement assuré par l'école. Un tel objectif est difficilement atteint sans un dispositif de renforcement adéquat. Les cinq heures de contact hebdomadaires en lycéee ne suffisent plus à contrebalancer un environnement unilingue (vie sociale et culturelle, médias, langue de travail et, désormais, famille). L'investissement financier se justifie dès lors qu'il en va de l'identité de l'établissement comme de sa raison d'être à long terme.

Ces données ayant été établies, il restait à découvrir un produit susceptible de répondre aux besoins de l'école.

 

Avril 2001 - NECTFL - La technologie adéquate.
En avril 2001, j'assiste à la North East Conference for Teaching Foreign Languages à New York. Parmi divers systèmes coûteux, encombrants, parfois singulièrement dépassés et toujours liés à une méthode pédagogique rigide (un système - un contenu), je distingue une solution appropriée. Il ne s'agit pas d'un laboratoire de langue à proprement parler, mais plutôt d'un kit de connexion à l'internet. Je ne nommerai pas le produit, Télémaque.net n'ayant pas vocation d'être une antenne commerciale ou promotionnelle. Je me contenterai de décrire le résultat de mes recherches et d'apporter des références à la demande, par courrier électronique personnellement adressé à ceux qui m'en feront la requête. Qu'il me suffise donc de tracer à grands traits les spécificités du produit :

Infrastructures : le système s'adapte sur n'importe quel ordinateur en réseau ou non. Le stockage des leçons et exercices complétés par les élèves ne requiert qu'une part minime des capacités de mémoire normalement disponibles sur un serveur institutionnel (voir Annexes). Il suffit d'adjoindre un kit mains-libres à chaque station pour lui donner la configuration d'un équipement de laboratoire classique. L'élève peut voir, entendre, enregistrer à partir de l'ordinateur.

Principe : tout usager muni d'un mot de passe peut accéder à la base de données pédagogiques. Le système est donc accessible depuis n'importe quel ordinateur, depuis le laboratoire informatique, depuis la classe mais aussi depuis le domicile personnel de l'élève. Il lui suffit pour cela d'avoir obtenu un mot de passe de l'enseignant. La seule restriction provient du nombre de licences acquises par l'école. Par exemple, l'achat de trente licences donne accès à trente connexions simultanées et ce, quelque soit le lieu de connexion. La gestion du trafic est automatiquement opérée par le serveur.

Contenus : quelques contenus sont d'emblée mis à disposition sur une base de données (notamment en français, en espagnol, en arabe, en chinois mandarin... dont les alphabets sont intégrés). L'essentiel réside cependant en une série de modèles permettant de concevoir des activités variées : exercices écrits et oraux, lecture compréhension, lecture à voix haute, exercices de prononciation avec comparaison des courbes sonores, écoute de documents sonores ou audiovisuels. L'interface seule reste invariable. L'enseignant utilise ce cadre pour rendre accessible des contenus qu'il choisit et adapte lui-même : textes, images, documents audiovisuels. L'ensemble des usagers-créateurs de contenus peuvent aussi échanger leurs préparations à partir d'un forum intégré au système. C'est donc une équipe internationale qui peut éventuellement collaborer au développement des contenus. Chaque activité entreprise par l'élève peut être suivie en direct ou en différé depuis un panneau de contrôle auquel ont accès les licences réservées aux enseignants.

Coûts : chaque licence coûte $1 250 USD, un prix qui comprend la formation des usagers, la maintenance du système et les mises à jour périodiques de l'interface. Servir 30 usagers simultanément revient donc à un investissement net de $37 500 USD. En moyenne, c'est une économie de 30% par rapport aux systèmes compétiteurs, lesquels ne présentent pas tous le même genre de flexibilité. Plus important dans le cas particulier de la Washington International School, il n'est plus nécessaire de construire des locaux dédiés spécifiquement au laboratoire de langues. Les laboratoires informatiques existants suffisent à héberger une session en groupe sans autre forme d'aménagement. De même, l'activité peut être conduite indifféremment dans la classe ou à l'extérieur de l'école. Le contenu seul de l'activité est à prendre en compte dans le degré d'autonomie laissé à l'élève.

En résumé, le système satisfait aux besoins essentiels de l'école : économie, intégration aisée aux infrastructures existantes, facilité d'accès et souplesse de conception. Par-dessus tout, la possibilité de contrôler entièrement le contenu pédagogique en fait un outil souple, humain, intelligent, bien éloigné des caricatures qui ont été faites du laboratoire de langue.

Je rentre à Washington investi d'une mission : convaincre mes collègues et administrateurs.

 

Avril-Octobre 2001 - Préparation du terrain.
Je décris longuement ma trouvaille qui suscite un vif intérêt seulement mitigé par ce simple constat : le budget 2001-2002 vient d'être voté, il faudra donc attendre mars 2002 pour obtenir l'acquisition du système, si celui-ci a remporté une adhésion suffisante d'ici-là.

 

Novembre 2001 - Démonstration et décisions.
Un représentant de la société conceptrice du logiciel intervient à l'école. La démonstration du produit convainc la plupart des administrateurs et des enseignants. Une seule objection est soulevée : l'adoption du système nécessitera une formation intensive des enseignants, suivie d'une modification importante de leur habitudes de travail. La création d'un contenu adapté demandera au moins six mois d'efforts et d'expérimentations avant que ne soit possible la moindre application concrète. Certains s'avouent intimidés par ce qu'ils perçoivent comme une surcharge de travail. Il est vrai que le système n'est désirable que comme outil de renforcement. Il ne se substituera pas aux heures d'enseignement déjà organisées dans l'emploi du temps hebdomadaire. Il est vraisemblable que l'administration devra soit prendre en compte des heures supplémentaires, soit identifier et appointer en extra des créateurs de contenu à l'intérieur de chaque équipe pédagogique.

Outre les qualités déjà décrites, on a souligné à cette occasion que ce type d'outil permettait à terme la fondation d'un centre d'enseignement à distance. L'école emploie à temps partiel des enseignants d'arabe, de chinois, de japonais ou de russe qui ne parviennent pas à rencontrer plus de deux ou trois élèves par niveau. Le système leur permettrait d'étendre leurs activités à l'extérieur de l'école, touchant des populations géographiquement inaccessibles. Le rayonnement de l'école s'en trouverait par la même considérablement augmenté.

Une réunion est donc convoquée, à l'issue de laquelle deux décisions sont prises:

1 - un groupe d'enseignants ira observer le système en fonctionnement dans les établissements secondaires qui l'ont déjà adopté. Nombre d'universités l'utilisent depuis longtemps mais seuls deux lycées s'en servent aux Etats-Unis. Il s'agit de voir si le système est viable et surtout, comment il l'est.
2 - quatre enseignants "convertis" se verront attribuer deux licences en vue d'expérimentations personnelles, quelle que soit l'issue de l'observation réalisée dans les lycées mentionnés plus haut.

 

Février 2002 - Dernières précautions.
Ayant établi un contact téléphonique avec deux lycées de l'état de Georgia, j'organise une visite de leurs installations et prépare une liste de questions relatives à leur fonctionnement. Six représentants, dont un administrateur, se portent volontaires pour entreprendre le voyage et rédiger un rapport d'observation.

Si ce rapport s'avère positif, le projet sera soumis au vote du conseil d'administration le mois suivant . La Washington International School pourrait dès lors être dotée d'un "laboratoire de langues" à la rentrée 2002...

(à suivre...)


Pascal Saura - Février 2002

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